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lemoliere jean-baptiste poquelin chanson texte intégral sourcing comédies historiques joue en prose et le verset



DÉPIT AMOUREUX

Comédie

ÉRASTE, amant de Lucile.
ALBERT, père de Lucile.
GROS-RENÉ, valet d'Éraste.
VALÈRE, fils de Polidore.
LUCILE, fille d'Albert.
MARINETTE, suivante de Lucile.
POLIDORE, père de Valère.
FROSINE, confidente d'Ascagne.
ASCAGNE, fille sous l'habit d'homme.
MASCARILLE, valet de Valère.
MÉTAPHRASTE, pédant.
LA RAPIÈRE, bretteur.

ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE - Veux-tu que je te die? Une atteinte secrète
Ne laisse point mon âme en une bonne assiette:
Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir,
Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir: - Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe,
Ou du moins, qu'avec moi, toi-même on ne te trompe.

GROS-RENÉ - Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour,
Je dirai, n'en déplaise à Monsieur votre amour,
Que c'est injustement blesser ma prud'homie - Et se connaître mal en physionomie.
Les gens de mon minois ne sont point accusés
D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés:
Cet honneur qu'on nous fait je ne le démens guères,
Et suis homme fort rond, de toutes les manières.
Pour que l'on me trompât, cela se pourrait bien;
Le doute est mieux fondé; pourtant je n'en crois rien.
Je ne vois point encore, ou je suis une bête,
Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête.
Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour, - Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour,
Et Valère après tout qui cause votre crainte
Semble n'être à présent souffert que par contrainte.

ÉRASTE - Souvent d'un faux espoir un amant est nourri;
Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri;
Et tout ce que d'ardeur font paraître les femmes
Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes.
Valère enfin, pour être un amant rebuté,
Montre depuis un temps trop de tranquillité;
Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, - Il témoigne de joie ou bien d'indifférence,
M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas,
Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas;
Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile
Une entière croyance aux propos de Lucile.
Je voudrais, pour trouver un tel destin plus doux,
Y voir entrer un peu de son transport jaloux,
Et sur ses déplaisirs et son impatience
Mon âme prendrait lors une pleine assurance.
Toi-même, penses-tu, qu'on puisse, comme il fait,
Voir chérir un rival d'un esprit satisfait ?
Et si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure,
Si, j'ai lieu de rêver dessus cette aventure.

GROS-RENÉ - Peut-être que son cœur a changé de désirs
Connaissant qu'il poussait d'inutiles soupirs.

ÉRASTE - Lorsque par les rebuts une âme est détachée,
Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée,
Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat,
Qu'elle puisse rester en un paisible état:
De ce qu'on a chéri la fatale présence - Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence;
Et, si de cette vue on n'accroît son dédain,
Notre amour est bien près de nous rentrer au sein.
Enfin, crois-moi, si bien qu'on éteigne une flamme,
Un peu de jalousie occupe encore une âme, - Et l'on ne saurait voir, sans en être piqué,
Posséder par un autre un cœur qu'on a manqué.

GROS-RENÉ - Pour moi, je ne sais point tant de philosophie;
Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie,
Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
Que je m'aille affliger sans sujet ni demi;
Pourquoi subtiliser, et faire le capable
À chercher des raisons pour être misérable?
Sur des soupçons en l'air je m'irais alarmer?
Laissons venir la fête avant que la chômer.
Le chagrin me paraît une incommode chose;
Je n'en prends point pour moi, sans bonne et juste cause;
Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir
S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir.
Avec vous en amour je cours même fortune;
Celle que vous aurez me doit être commune;
La maîtresse ne peut abuser votre foi,
À moins que la suivante en fasse autant pour moi:
Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême.
Je veux croire les gens quand on me dit "Je t'aime";
Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux,
Si Mascarille ou non, s'arrache les cheveux.
Que tantôt Marinette endure qu'à son aise
Jodelet par plaisir la caresse et la baise,
Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, - À son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl;
Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce.

ÉRASTE - Voilà de tes discours.

GROS-RENÉ - Mais je la vois qui passe.

SCÈNE II

ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

GROS-RENÉ - Et, Marinette.

MARINETTE - Oh, oh. Que fais-tu là ?

GROS-RENÉ - Ma foi, - Demande, nous étions tout à l'heure sur toi.

MARINETTE - Vous êtes aussi là! Monsieur, depuis une heure
Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure.

ÉRASTE - Comment ?

MARINETTE - Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas, - Et vous promets, ma foi...

ÉRASTE - Quoi ?

MARINETTE - Que vous n'êtes pas
Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.

GROS-RENÉ - Il fallait en jurer.

ÉRASTE - Apprends-moi donc de grâce, - Qui te fait me chercher ?

MARINETTE - Quelqu'un en vérité, - Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté,
Ma maîtresse en un mot.

ÉRASTE - Ah! chère Marinette, - Ton discours de son cœur est-il bien l'interprète ? - Ne me déguise point un mystère fatal,
Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal:
Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse
N'abuse point mes vœux d'une fausse tendresse.

MARINETTE - Hé, hé, d'où vous vient donc ce plaisant mouvement ? - Elle ne fait pas voir assez son sentiment?
Quel garant est-ce encor que votre amour demande ?
Que lui faut-il ?

GROS-RENÉ - À moins que Valère se pende, - Bagatelle; son cœur ne s'assurera point.

MARINETTE - Comment ?

GROS-RENÉ - Il est jaloux jusques en un tel point.

MARINETTE - De Valère ? Ah! vraiment la pensée est bien belle!
Elle peut seulement naître en votre cervelle?
Je vous croyais du sens, et jusqu'à ce moment;
J'avais de votre esprit quelque bon sentiment,
Mais, à ce que je vois, je m'étais fort trompée.
Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée ?

GROS-RENÉ - Moi jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin
Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin;
Outre que de ton cœur ta foi me cautionne,
L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne - Pour croire auprès de moi que quelqu'autre te plût.
Où diantre pourrais-tu trouver qui me valût ?

MARINETTE - En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être,
Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paraître:
Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal,
Et d'avancer par là les desseins d'un rival:
Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse,
Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse;
Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux
Aux soins trop inquiets de son rival jaloux.
Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage
C'est jouer en amour un mauvais personnage,
Et se rendre après tout misérable à crédit:
Cela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit.

ÉRASTE - Eh bien, n'en parlons plus, que venais-tu m'apprendre ?

MARINETTE - Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre:
Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché,
Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché.
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute.
Lisez-le donc tout haut; personne ici n'écoute.

ÉRASTE lit.
"Vous m'avez dit que votre amour
Était capable de tout faire,
Il se couronnera lui-même dans ce jour,
S'il peut avoir l'aveu d'un père.
Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur;
-
Je vous en donne la licence:
Et, si c'est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance."

Ah! quel bonheur! Ô, toi, qui me l'as apporté
Je te dois regarder comme une déité.

GROS-RENÉ - Je vous le disais bien contre votre croyance,
Je ne me trompe guère aux choses que je pense.

ÉRASTE lit.
"Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur;
Je vous en donne la licence: Et, si c'est en votre faveur,
-
Je vous réponds de mon obéissance."

MARINETTE - Si je lui rapportais vos faiblesses d'esprit,
Elle désavouerait bientôt un tel écrit.

ÉRASTE - Ah, cache-lui, de grâce, une peur passagère
Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière;
Ou, si tu la lui dis, ajoute que ma mort
Est prête d'expier l'erreur de ce transport;
Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire,
Sacrifier ma vie à sa juste colère.

MARINETTE - Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps.

ÉRASTE - Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends
Reconnaître dans peu de la bonne manière
Les soins d'une si noble et si belle courrière.

MARINETTE
À propos; savez-vous où je vous ai cherché
Tantôt encore ?

ÉRASTE - Hé bien ?

MARINETTE - Tout proche du marché, - Où vous savez.

ÉRASTE - Où donc ?

MARINETTE - Là, dans cette boutique - Où dès le mois passé votre cœur magnifique
Me promit, de sa grâce, une bague.

ÉRASTE - Ah! j'entends.

GROS-RENÉ
La matoise!

ÉRASTE - Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps - À m'acquitter vers toi d'une telle promesse;
Mais...

MARINETTE - Ce que j'en ai dit, n'est pas que je vous presse.

GROS-RENÉ
Oh! que non!

ÉRASTE lui donne sa bague.
Celle-ci peut-être aura de quoi - Te plaire. Accepte-la pour celle que je doi.

MARINETTE - Monsieur, vous vous moquez, j'aurais honte à la prendre.

GROS-RENÉ
Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre.
Refuser ce qu'on donne, est bon à faire aux fous.

MARINETTE - Ce sera pour garder quelque chose de vous.

ÉRASTE - Quand puis-je rendre grâce à cet ange adorable ?

MARINETTE - Travaillez à vous rendre un père favorable.

ÉRASTE - Mais, s'il me rebutait, dois-je...

MARINETTE - Alors comme alors, - Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts,
D'une façon ou d'autre il faut qu'elle soit vôtre;
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.

ÉRASTE - Adieu, nous en saurons le succès dans ce jour.

MARINETTE - Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour ?
Tu ne m'en parles point.

GROS-RENÉ - Un hymen qu'on souhaite
Entre gens comme nous est chose bientôt faite.
Je te veux. Me veux-tu de même ?

MARINETTE - Avec plaisir.

GROS-RENÉ - Touche; il suffit.

MARINETTE - Adieu, Gros-René, mon désir.

GROS-RENÉ - Adieu, mon astre.

MARINETTE - Adieu, beau tison de ma flamme.

GROS-RENÉ - Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme.
Le bon Dieu soit loué, nos affaires vont bien:
Albert n'est pas un homme à vous refuser rien.

ÉRASTE - Valère vient à nous.

GROS-RENÉ - Je plains le pauvre hère, - Sachant ce qui se passe.

SCÈNE III

ÉRASTE, VALÈRE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE - Hé bien? Seigneur Valère.

VALÈRE - Hé bien? Seigneur Éraste.

ÉRASTE - En quel état l'amour ?

VALÈRE - En quel état vos feux ?

ÉRASTE - Plus forts de jour en jour.

VALÈRE - Et mon amour plus fort.

ÉRASTE - Pour Lucile ?

VALÈRE - Pour elle.

ÉRASTE - Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle
D'une rare constance.

VALÈRE - Et votre fermeté - Doit être un rare exemple à la postérité.

ÉRASTE - Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère,
Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire,
Et je ne forme point d'assez beaux sentiments,
Pour souffrir constamment les mauvais traitements.
Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.

VALÈRE - Il est très naturel, et j'en suis bien de même:
Le plus parfait objet dont je serais charmé
N'aurait pas mes tributs, n'en étant point aimé.

ÉRASTE - Lucile cependant...

VALÈRE
Lucile dans son âme - Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme.

ÉRASTE - Vous êtes donc facile à contenter.

VALÈRE - Pas tant - Que vous pourriez penser.

ÉRASTE
Je puis croire pourtant, - Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce.

VALÈRE - Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place.

ÉRASTE - Ne vous abusez point; croyez-moi.

VALÈRE - Croyez-moi,
Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi.

ÉRASTE - Si j'osais vous montrer une preuve assurée
Que son cœur... Non; votre âme en serait altérée.

VALÈRE - Si je vous osais moi découvrir en secret...
Mais, je vous fâcherais, et veux être discret.

ÉRASTE - Vraiment, vous me poussez; et contre mon envie
Votre présomption veut que je l'humilie.
Lisez.

VALÈRE - Ces mots sont doux.

ÉRASTE - Vous connaissez la main ?

VALÈRE
Oui, de Lucile.

ÉRASTE - Hé bien ? cet espoir si certain...

VALÈRE, riant.
Adieu, seigneur Éraste.

GROS-RENÉ - Il est fou, le bon sire,
Où vient-il donc, pour lui de voir le mot pour rire?

ÉRASTE - Certes, il me surprend, et j'ignore, entre nous,
Quel diable de mystère est caché là-dessous.

GROS-RENÉ - Son valet vient, je pense.

ÉRASTE - Oui, je le vois paraître.
Feignons, pour le jeter sur l'amour de son maître.

SCÈNE IV

MASCARILLE, ÉRASTE, GROS-RENÉ.

MASCARILLE - Non, je ne trouve point d'état plus malheureux,
Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux.

GROS-RENÉ - Bonjour.

MASCARILLE
Bonjour.

GROS-RENÉ - Où tend Mascarille à cette heure ? - Que fait-il ? revient-il ? va-t-il ? ou s'il demeure ?

MASCARILLE - Non, je ne reviens pas; car je n'ai pas été:
Je ne vais pas aussi; car je suis arrêté:
Et ne demeure point; car, tout de ce pas même,
Je prétends m'en aller.

ÉRASTE - La rigueur est extrême: - Doucement, Mascarille.

MASCARILLE - Ha! Monsieur, serviteur.

ÉRASTE - Vous nous fuyez bien vite? Hé quoi ! vous fais-je peur ?

MASCARILLE - Je ne crois pas cela de votre courtoisie.

ÉRASTE - Touche: nous n'avons plus sujet de jalousie;
Nous devenons amis, et mes feux que j'éteins
Laissent la place libre à vos heureux desseins.

MASCARILLE - Plût à Dieu!

ÉRASTE
Gros-René sait qu'ailleurs je me jette.

GROS-RENÉ - Sans doute; et je te cède aussi la Marinette.

MASCARILLE - Passons sur ce point-là; notre rivalité
N'est pas pour en venir à grande extrémité:
Mais, est-ce un coup bien sûr que Votre Seigneurie
Soit désenamourée, ou si c'est raillerie ?

ÉRASTE - J'ai su qu'en ses amours ton maître était trop bien;
Et je serais un fou de prétendre plus rien
Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle.

MASCARILLE - Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle;
Outre qu'en nos projets je vous craignais un peu,
Vous tirez sagement votre épingle du jeu.
Oui, vous avez bien fait de quitter une place,
Où l'on vous caressait pour la seule grimace;
Et mille fois, sachant tout ce qui se passait, - J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissait.
On offense un brave homme alors que l'on l'abuse.
Mais, d'où, diantre, après tout, avez-vous su la ruse?
Car cet engagement mutuel de leur foi
N'eut, pour témoins, la nuit, que deux autres et moi;
Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète
Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.

ÉRASTE - Hé! que dis-tu ?

MASCARILLE - Je dis que je suis interdit:
Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit,
Que, sous ce faux semblant qui trompe tout le monde, - En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde
D'un secret mariage a serré le lien.

ÉRASTE - Vous en avez menti.

MASCARILLE - Monsieur, je le veux bien.

ÉRASTE - Vous êtes un coquin.

MASCARILLE - D'accord.

ÉRASTE - Et cette audace - Mériterait cent coups de bâton sur la place.

MASCARILLE - Vous avez tout pouvoir.

ÉRASTE - Ha! Gros-René.

GROS-RENÉ - Monsieur.

ÉRASTE - Je démens un discours dont je n'ai que trop peur.
(À Mascarille.)
Tu penses fuir ?

MASCARILLE - Nenni.

ÉRASTE - Quoi ! Lucile est la femme...

MASCARILLE - Non, Monsieur, je raillais.

ÉRASTE - Ah! vous railliez! infâme.

MASCARILLE - Non, je ne raillais point.

ÉRASTE - Il est donc vrai ?

MASCARILLE - Non pas, - Je ne dis pas cela.

ÉRASTE - Que dis-tu donc ?

MASCARILLE - Hélas! - Je ne dis rien, de peur de mal parler.

ÉRASTE - Assure, - Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture.

MASCARILLE - C'est ce qu'il vous plaira: je ne suis pas ici
Pour vous rien contester.

ÉRASTE - Veux-tu dire ? Voici, - Sans marchander, de quoi te délier la langue.

MASCARILLE - Elle ira faire encor quelque sotte harangue.
Hé, de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon,
Donnez-moi vitement quelques coups de bâton,
Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.

ÉRASTE - Tu mourras, ou je veux que la vérité pure
S'exprime par ta bouche.

MASCARILLE - Hélas! Je la dirai: - Mais, peut-être, Monsieur, que je vous fâcherai.

ÉRASTE - Parle: mais prends bien garde à ce que tu vas faire,
À ma juste fureur rien ne te peut soustraire, - Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.

MASCARILLE - J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras,
Faites-moi pis encor, tuez-moi si j'impose
En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose.

ÉRASTE - Ce mariage est vrai ?

MASCARILLE - Ma langue, en cet endroit, - A fait un pas de clerc dont elle s'aperçoit:
Mais, enfin, cette affaire est comme vous la dites,
Et c'est après cinq jours de nocturnes visites,
Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu,
Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœud;
Et Lucile depuis fait encor moins paraître
La violente amour qu'elle porte à mon maître,
Et veut absolument que tout ce qu'il verra,
Et qu'en votre faveur son cœur témoignera,
Il l'impute à l'effet d'une haute prudence;
Qui veut de leurs secrets ôter la connaissance.
Si, malgré mes serments, vous doutez de ma foi,
Gros-René peut venir une nuit avec moi;
Et je lui ferai voir étant en sentinelle
Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle.

ÉRASTE - Ote-toi de mes yeux, maraud.

MASCARILLE - Et de grand cœur;
C'est ce que je demande.

ÉRASTE - Hé bien ?

GROS-RENÉ - Hé bien, Monsieur, - Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable.

ÉRASTE - Las! il ne l'est que trop, le bourreau détestable.
Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit: - Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit,
Marque bien leur concert, et que c'est une baye
Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye.

SCÈNE V

MARINETTE, GROS-RENÉ, ÉRASTE.

MARINETTE - Je viens vous avertir que tantôt sur le soir
Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.

ÉRASTE - Oses-tu me parler, âme double et traîtresse ?
Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse,
Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix,
Et que voilà l'état, infâme, que j'en fais.

MARINETTE - Gros-René, dis-moi donc, quelle mouche le pique ?

GROS-RENÉ - M'oses-tu bien encor parler? femelle inique?
Crocodile trompeur, de qui le cœur félon
Est pire qu'un satrape, ou bien qu'un Lestrygon.
Va, va, rendre réponse à ta bonne maîtresse,
Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse, - Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi,
Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi.

MARINETTE, seule.
Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée ?
De quel démon est donc leur âme travaillée ?
Quoi, faire un tel accueil à nos soins obligeants!
Oh! que ceci chez nous va surprendre les gens!

ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE - Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.

ASCAGNE - Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici?
Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre,
Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

FROSINE - Nous serions au logis beaucoup moins sûrement:
Ici de tous côtés on découvre aisément,
Et nous pouvons parler avec toute assurance.

ASCAGNE - Hélas! que j'ai de peine à rompre mon silence!

FROSINE - Ouais! ceci doit donc être un important secret.

ASCAGNE - Trop, puisque je le dis à vous-même à regret,
Et que si je pouvais le cacher davantage,
Vous ne le sauriez point.

FROSINE - Ha! c'est me faire outrage - Feindre à s'ouvrir à moi! dont vous avez connu
Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu.
Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence
Des choses qui vous sont de si grande importance!
Qui sais...

ASCAGNE - Oui, vous savez la secrète raison - Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison:
Vous savez que dans celle où passa mon bas âge - Je suis, pour y pouvoir retenir l'héritage
Que relâchait ailleurs le jeune Ascagne mort,
Dont mon déguisement fait revivre le sort,
Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense
À vous ouvrir mon cœur avec plus d'assurance.
Mais, avant que passer, Frosine, à ce discours,
Éclaircissez un doute, où je tombe toujours.
Se pourrait-il qu'Albert ne sût rien du mystère
Qui masque ainsi mon sexe et l'a rendu mon père ?

FROSINE - En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez, - Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez:
Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close;
Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose.
Quand il mourut ce fils, l'objet de tant d'amour,
Au destin de qui même, avant qu'il vînt au jour, - Le testament d'un oncle abondant en richesses,
D'un soin particulier avait fait des largesses,
Et que sa mère fit un secret de sa mort,
De son époux absent redoutant le transport,
S'il voyait chez un autre aller tout l'héritage - Dont sa maison tirait un si grand avantage,
Quand, dis-je, pour cacher un tel événement,
La supposition fut de son sentiment,
Et qu'on vous prit chez nous où vous étiez nourrie,
Votre mère d'accord de cette tromperie - Qui remplaçait ce fils à sa garde commis,
En faveur des présents le secret fut promis.
Albert ne l'a point su de nous; et pour sa femme,
L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme,
Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, - Son trépas imprévu ne put rien découvrir.
Mais, cependant je vois qu'il garde intelligence
Avec celle de qui vous tenez la naissance.
J'ai su, qu'en secret même, il lui faisait du bien;
Et peut-être cela ne se fait pas pour rien.
D'autre part, il vous veut porter au mariage;
Et comme il le prétend, c'est un mauvais langage:
Je ne sais s'il saurait la supposition
Sans le déguisement; mais la digression
Tout insensiblement pourrait trop loin s'étendre: - Revenons au secret que je brûle d'apprendre.

ASCAGNE - Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser;
Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser,
Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte,
Ont su trouver le cœur d'une fille peu forte:
J'aime enfin.

FROSINE - Vous aimez ?

ASCAGNE - Frosine, doucement;
N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement:
Il n'est pas temps encore: et ce cœur qui soupire
A bien pour vous surprendre autre chose à vous dire.

FROSINE - Et quoi ?

ASCAGNE - J'aime Valère.

FROSINE - Ha! vous avez raison, - L'objet de votre amour, lui dont à la maison
Votre imposture enlève un puissant héritage,
Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage,
Verrait incontinent ce bien lui retourner,
C'est encore un plus grand sujet de s'étonner.

ASCAGNE - J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme:
Je suis sa femme.

FROSINE - Oh Dieux! sa femme!

ASCAGNE - Oui, sa femme.

FROSINE - Ha! certes celui-là l'emporte, et vient à bout
De toute ma raison.

ASCAGNE - Ce n'est pas encor tout.

FROSINE - Encore ?

ASCAGNE - Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense - Ni qu'il ait de mon sort la moindre connaissance.

FROSINE - Ho! poussez; je le quitte, et ne raisonne plus,
Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus.
À ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.

ASCAGNE - Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre.
Valère dans les fers de ma sœur arrêté
Me semblait un amant digne d'être écouté,
Et je ne pouvais voir qu'on rebutât sa flamme,
Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme.
Je voulais que Lucile aimât son entretien, - Je blâmais ses rigueurs, et les blâmai si bien,
Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre,
Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvait prendre.
C'était en lui parlant moi qu'il persuadait,
Je me laissais gagner aux soupirs qu'il perdait, - Et ses vœux rejetés de l'objet qui l'enflamme
Étaient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme.
Ainsi, mon cœur, Frosine, un peu trop faible, hélas!
Se rendit à des soins qu'on ne lui rendait pas,
Par un coup réfléchi, reçut une blessure, - Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure.
Enfin, ma chère, enfin, l'amour que j'eus pour lui
Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui:
Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable, - Et je sus ménager si bien cet entretien,
Que du déguisement il ne reconnut rien.
Sous ce voile trompeur qui flattait sa pensée,
Je lui dis que pour lui mon âme était blessée;
Mais que, voyant mon père en d'autres sentiments, - Je devais une feinte à ses commandements;
Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère,
Dont la nuit seulement serait dépositaire,
Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gâter,
Tout entretien secret se devait éviter;
Qu'il me verrait alors la même indifférence,
Qu'avant que nous eussions aucune intelligence,
Et que de son côté, de même que du mien,
Geste, parole, écrit, ne m'en dît jamais rien.
Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie - Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie,
J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi,
Et me suis assuré l'époux que je vous di.

FROSINE - Peste! les grands talents que votre esprit possède!
Dirait-on qu'elle y touche, avec sa mine froide ? - Cependant, vous avez été bien vite ici;
Car je veux que la chose ait d'abord réussi,
Ne jugez-vous pas bien, à regarder l'issue,
Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue ?

ASCAGNE - Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter;
Ses projets seulement vont à se contenter,
Et, pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose,
Il croit que tout le reste après est peu de chose.
Mais, enfin, aujourd'hui je me découvre à vous,
Afin que vos conseils... Mais voici cet époux.

SCÈNE II

VALÈRE, ASCAGNE, FROSINE.

VALÈRE - Si vous êtes tous deux en quelque conférence,
Où je vous fasse tort de mêler ma présence,
Je me retirerai.

ASCAGNE - Non, non; vous pouvez bien, - Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.

VALÈRE - Moi ?

ASCAGNE - Vous-même.

VALÈRE - Et comment ?

ASCAGNE - Je disais que Valère - Aurait, si j'étais fille, un peu trop su me plaire;
Et que si je faisais tous les vœux de son cœur,
Je ne tarderais guère à faire son bonheur.

VALÈRE - Ces protestations ne coûtent pas grand-chose,
Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose;
Mais vous seriez bien pris, si quelque événement
Allait mettre à l'épreuve un si doux compliment.

ASCAGNE - Point du tout; je vous dis que régnant dans votre âme
Je voudrais de bon cœur couronner votre flamme.

VALÈRE - Et si c'était quelqu'une, où par votre secours - Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours ?

ASCAGNE - Je pourrais assez mal répondre à votre attente.

VALÈRE - Cette confession n'est pas fort obligeante.

ASCAGNE - Hé! quoi ? vous voudriez, Valère, injustement,
Qu'étant fille, et mon cœur vous aimant tendrement, - Je m'allasse engager avec une promesse
De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse ?
Un si pénible effort pour moi m'est interdit.

VALÈRE - Mais cela n'étant pas ?

ASCAGNE - Ce que je vous ai dit, - Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre
Tout de même.

VALÈRE - Ainsi donc il ne faut rien prétendre, - Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous,
À moins que le Ciel fasse un grand miracle en vous.
Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse;
Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse.

ASCAGNE - J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser,
Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser
Quand il s'agit d'aimer; enfin je suis sincère;
Je ne m'engage point à vous servir, Valère,
Si vous ne m'assurez au moins absolument, - Que vous gardez pour moi le même sentiment;
Que pareille chaleur d'amitié vous transporte,
Et que, si j'étais fille, une flamme plus forte
N'outragerait point celle où je vivrais pour vous.

VALÈRE - Je n'avais jamais vu ce scrupule jaloux;
Mais tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige,
Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.

ASCAGNE - Mais sans fard ?

VALÈRE - Oui, sans fard.

ASCAGNE - S'il est vrai, désormais;
Vos intérêts seront les miens, je vous promets.

VALÈRE - J'ai bientôt à vous dire un important mystère, - Où l'effet de ces mots me sera nécessaire.

ASCAGNE - Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir,
Où votre cœur pour moi se pourra découvrir.

VALÈRE - Hé! de quelle façon cela pourrait-il être ?

ASCAGNE - C'est que j'ai de l'amour qui n'oserait paraître, - Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes vœux,
Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.

VALÈRE - Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance
Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.

ASCAGNE - Vous promettez ici plus que vous ne croyez.

VALÈRE - Non, non; dites l'objet pour qui vous m'employez.

ASCAGNE - Il n'est pas encor temps; mais c'est une personne
Qui vous touche de près.

VALÈRE - Votre discours m'étonne.
Plût à Dieu que ma sœur...

ASCAGNE - Ce n'est pas la saison - De m'expliquer, vous dis-je.

VALÈRE - Et pourquoi ?

ASCAGNE - Pour raison.
Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre.

VALÈRE - J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre.

ASCAGNE - Ayez-le donc; et lors nous expliquant nos vœux,
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.

VALÈRE - Adieu, j'en suis content.

ASCAGNE - Et moi content, Valère.

FROSINE - Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère.

SCÈNE III

FROSINE, ASCAGNE, MARINETTE, LUCILE.

LUCILE - C'en est fait; c'est ainsi que je puis me venger:
Et, si cette action a de quoi l'affliger,
C'est toute la douceur que mon cœur s'y propose.
Mon frère, vous voyez une métamorphose.
Je veux chérir Valère après tant de fierté,
Et mes vœux maintenant tournent de son côté.

ASCAGNE - Que dites-vous? ma sœur ; comment ! courir au change!
Cette inégalité me semble trop étrange.

LUCILE - La vôtre me surprend avec plus de sujet: - De vos soins autrefois Valère était l'objet;
Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice,
D'aveugle cruauté, d'orgueil, et d'injustice,
Et, quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît,
Et je vous vois parler contre son intérêt.

ASCAGNE - Je le quitte, ma sœur, pour embrasser le vôtre:
Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre,
Et ce serait un trait honteux à vos appas,
Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas.

LUCILE - Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire;
Et je sais pour son cœur tout ce que j'en dois croire:
Il s'explique à mes yeux intelligiblement.
Ainsi, découvrez-lui, sans peur, mon sentiment:
Ou, si vous refusez de le faire, ma bouche
Lui va faire savoir que son ardeur me touche.
Quoi ! mon frère, à ces mots vous restez interdit !

ASCAGNE - Ha! ma sœur, si sur vous je puis avoir crédit,
Si vous êtes sensible aux prières d'un frère,
Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère
Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, - Et qui sur ma parole a droit de vous toucher.
La pauvre infortunée aime avec violence;
À moi seul de ses feux elle fait confidence,
Et je vois dans son cœur de tendres mouvements
À dompter la fierté des plus durs sentiments.
Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme,
Connaissant de quel coup vous menacez sa flamme,
Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura,
Que je suis assuré ma sœur, qu'elle en mourra,
Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire.
Éraste est un parti qui doit vous satisfaire;
Et des feux mutuels...

LUCILE - Mon frère, c'est assez: - Je ne sais point pour qui vous vous intéressez;
Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie,
Et me laissez un peu dans quelque rêverie.

ASCAGNE - Allez, cruelle sœur, vous me désespérez,
Si vous effectuez vos desseins déclarés.

SCÈNE IV

MARINETTE, LUCILE.

MARINETTE - La résolution, Madame, est assez prompte.

LUCILE - Un cœur ne pèse rien alors que l'on l'affronte;
Il court à sa vengeance, et saisit promptement - Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment.
Le traître! faire voir cette insolence extrême!

MARINETTE - Vous m'en voyez encor toute hors de moi-même;
Et, quoique là-dessus je rumine sans fin,
L'aventure me passe, et j'y perds mon latin.
Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle,
Jamais cœur ne s'ouvrit d'une façon plus belle:
De l'écrit obligeant le sien tout transporté
Ne me donnait pas moins que de la déité;
Et cependant jamais, à cet autre message, - Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage.
Je ne sais, pour causer de si grands changements,
Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments.

LUCILE - Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine,
Puisque rien ne le doit défendre de ma haine.
Quoi ! tu voudrais chercher hors de sa lâcheté
La secrète raison de cette indignité !
Cet écrit malheureux dont mon âme s'accuse
Peut-il à son transport souffrir la moindre excuse ?

MARINETTE - En effet; je comprends que vous avez raison, - Et que cette querelle est pure trahison.
Nous en tenons, Madame; et puis prêtons l'oreille
Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille,
Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur;
Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur, - Rendons-nous à leurs vœux, trop faibles que nous sommes.
Foin de notre sottise, et peste soit des hommes.

LUCILE - Hé bien, bien; qu'il s'en vante, et rie à nos dépens;
Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps;
Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite - Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette.

MARINETTE - Au moins en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux,
Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous.
Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire,
De ne permettre rien un soir qu'on voulait rire.
Quelque autre, sous espoir de matrimonion,
Aurait ouvert l'oreille à la tentation;
Mais moi, nescio vos.

LUCILE - Que tu dis de folies! - Et choisis mal ton temps pour de telles saillies!
Enfin je suis touchée au cœur sensiblement, - Et, si jamais celui de ce perfide amant,
Par un coup de bonheur, dont j'aurais tort, je pense,
De vouloir à présent concevoir l'espérance,
(Car le Ciel a trop pris plaisir à m'affliger,
Pour me donner celui de me pouvoir venger), - Quand, dis-je, par un sort à mes désirs propice,
Il reviendrait m'offrir sa vie en sacrifice,
Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui,
Je te défends surtout de me parler pour lui.
Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime - À me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime,
Et même, si mon cœur était pour lui tenté
De descendre jamais à quelque lâcheté,
Que ton affection me soit alors sévère,
Et tienne comme il faut la main à ma colère.

MARINETTE - Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous;
J'ai pour le moins autant de colère que vous;
Et je serais plutôt fille toute ma vie,
Que mon gros traître aussi me redonnât envie.
S'il vient...

SCÈNE V

MARINETTE, LUCILE, ALBERT.

ALBERT - Rentrez, Lucile, et me faites venir - Le précepteur, je veux un peu l'entretenir,
Et m'informer de lui qui me gouverne Ascagne,
S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.

(Il continue seul.) - En quel gouffre de soins et de perplexité
Nous jette une action faite sans équité! - D'un enfant supposé par mon trop d'avarice,
Mon cœur depuis longtemps souffre bien le supplice
Et, quand je vois les maux où je me suis plongé,
Je voudrais à ce bien n'avoir jamais songé.
Tantôt je crains de voir, par la fourbe éventée, - Ma famille en opprobre et misère jetée;
Tantôt, pour ce fils-là, qu'il me faut conserver,
Je crains cent accidents qui peuvent arriver.
S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle,
J'appréhende au retour cette triste nouvelle, - "Las! vous ne savez pas ? vous l'a-t-on annoncé ?
Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé":
Enfin ,à tous moments, sur quoi que je m'arrête,
Cent sortes de chagrins me roulent par la tête.
Ha!

SCÈNE VI

ALBERT, MÉTAPHRASTE.

MÉTAPHRASTE - Mandatum tuum curo diligenter.

ALBERT - Maître, j'ai voulu...

MÉTAPHRASTE - Maître est dit a magister: - C'est comme qui dirait trois fois plus grand.

ALBERT - Je meure, - Si je savais cela. Mais, soit, à la bonne heure.
Maître, donc...

MÉTAPHRASTE - Poursuivez.

ALBERT - Je veux poursuivre aussi;
Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi.
Donc, encore une fois, Maître, c'est la troisième,
Mon fils me rend chagrin; vous savez que je l'aime,
Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.

MÉTAPHRASTE - Il est vrai: filio non potest præferri
Nisi filius.

ALBERT - Maître, en discourant ensemble, - Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble;
Je vous crois grand latin, et grand docteur juré;
Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré:
Mais, dans un entretien qu'avec vous je destine,
N'allez point déployer toute votre doctrine, - Faire le pédagogue, et cent mots me cracher,
Comme si vous étiez en chaire pour prêcher.
Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures,
Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures,
Qui, depuis cinquante ans dites journellement, - Ne sont encor pour moi que du haut allemand.
Laissez donc en repos votre science auguste,
Et que votre langage à mon faible s'ajuste.

MÉTAPHRASTE - Soit.

ALBERT - À mon fils, l'hymen semble lui faire peur, - Et sur quelque parti que je sonde son cœur, - Pour un pareil lien il est froid, et recule.

MÉTAPHRASTE - Peut-être a-t-il l'humeur du frère de Marc Tulle,
Dont avec Atticus le même fait sermon,
Et comme aussi les Grecs disent "atanaton..."

ALBERT - Mon Dieu, maître éternel, laissez là, je vous prie, - Les Grecs, les Albanais, avec l'Esclavonie
Et tous ces autres gens dont vous venez parler;
Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler.

MÉTAPHRASTE - Hé bien donc, votre fils ?

ALBERT - Je ne sais si dans l'âme - Il ne sentirait point une secrète flamme.
Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu,
Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu,
Dans un recoin du bois où nul ne se retire.

MÉTAPHRASTE - Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire;
Un endroit écarté, latine secessus;
Virgile l'a dit: est in secessu locus...

ALBERT - Comment aurait-il pu l'avoir dit ce Virgile?
Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille
Ame du monde enfin n'était lors que nous deux.

MÉTAPHRASTE - Virgile est nommé là comme un auteur fameux - D'un terme plus choisi que le mot que vous dites,
Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes.

ALBERT - Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin
De terme plus choisi, d'auteur ni de témoin,
Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage.

MÉTAPHRASTE - Il faut choisir pourtant les mots mis en usage
Par les meilleurs auteurs; tu vivendo bonos,
Comme on dit, scribendo sequare peritos.

ALBERT - Homme ou démon, veux-tu m'entendre sans conteste ?

MÉTAPHRASTE - Quintilien en fait le précepte...

ALBERT - La peste - Soit du causeur!

MÉTAPHRASTE - Et dit là-dessus doctement - Un mot, que vous serez bien aise assurément
D'entendre.

ALBERT - Je serai le diable qui t'emporte, - Chien d'homme. Oh! que je suis tenté d'étrange sorte
De faire sur ce mufle une application!

MÉTAPHRASTE - Mais qui cause, Seigneur, votre inflammation ?
Que voulez-vous de moi ?

ALBERT - Je veux que l'on m'écoute, - Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.

MÉTAPHRASTE - Ha! Sans doute.
Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela.
Je me tais.

ALBERT - Vous ferez sagement.

MÉTAPHRASTE - Me voilà - Tout prêt de vous ouïr.

ALBERT - Tant mieux.

MÉTAPHRASTE - Que je trépasse, - Si je dis plus mot.

ALBERT - Dieu vous en fasse la grâce.

MÉTAPHRASTE - Vous n'accuserez point mon caquet désormais.

ALBERT - Ainsi soit-il.

MÉTAPHRASTE - Parlez quand vous voudrez.

ALBERT - J'y vais.

MÉTAPHRASTE - Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre.

ALBERT - C'est assez dit.

MÉTAPHRASTE - Je suis exact plus qu'aucun autre.

ALBERT - Je le crois.

MÉTAPHRASTE - J'ai promis que je ne dirais rien.

ALBERT - Suffit.

MÉTAPHRASTE - Dès à présent je suis muet.

ALBERT - Fort bien.

MÉTAPHRASTE - Parlez: courage; au moins, je vous donne audience;
Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence, - Je ne desserre pas la bouche seulement.

ALBERT - Le traître!

MÉTAPHRASTE - Mais de grâce, achevez vitement;
Depuis longtemps j'écoute, il est bien raisonnable
Que je parle à mon tour.

ALBERT - Donc, bourreau détestable...

MÉTAPHRASTE - Hé! bon Dieu! voulez-vous que j'écoute à jamais ? - Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.

ALBERT - Ma patience est bien...

MÉTAPHRASTE - Quoi ? voulez-vous poursuivre ? - Ce n'est pas encor fait ? Per Jovem , je suis ivre.

ALBERT - Je n'ai pas dit...

MÉTAPHRASTE - Encor ? bon Dieu! que de discours! - Rien n'est-il suffisant d'en arrêter le cours ?

ALBERT - J'enrage.

MÉTAPHRASTE - Derechef ? Oh! l'étrange torture! - Hé! laissez-moi parler un peu, je vous conjure;
Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas
D'un savant qui se tait.

ALBERT, s'en allant.
Parbleu, tu te tairas.

MÉTAPHRASTE - D'où vient fort à propos cette sentence expresse - D'un philosophe: "Parle, afin qu'on te connaisse."
Doncques, si de parler le pouvoir m'est ôté,
Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité,
Et changer mon essence en celle d'une bête.
Me voilà pour huit jours avec un mal de tête.
Oh! Que les grands parleurs sont par moi détestés.
Mais quoi ! si les savants ne sont point écoutés,
Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close,
Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose;
Que les poules dans peu dévorent les renards;
Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards;
Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent;
Qu'un fou fasse les lois; que les femmes combattent;
Que par les criminels les juges soient jugés:
Et par les écoliers les maîtres fustigés;
Que le malade au sain présente le remède;
Que le lièvre craintif... Miséricorde, à l'aide.

Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche de mulet qui le fait fuir.

ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

MASCARILLE - Le Ciel parfois seconde un dessein téméraire,
Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire.
Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, - Le remède plus prompt où j'ai su recourir,
C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence
À notre vieux patron toute la manigance.
Son fils qui m'embarrasse est un évaporé:
L'autre, diable, disant ce que j'ai déclaré, - Gare une irruption sur notre friperie:
Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie,
Quelque chose de bon nous pourra succéder,
Et les vieillards entre eux se pourront accorder.
C'est ce qu'on va tenter; et de la part du nôtre, - Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.

SCÈNE II

MASCARILLE, ALBERT.

ALBERT - Qui frappe ?

MASCARILLE - Amis.

ALBERT - Ho! Ho! qui te peut amener? - Mascarille.

MASCARILLE - Je viens, Monsieur, pour vous donner - Le bonjour.

ALBERT - Ha! vraiment, tu prends beaucoup de peine.
De tout mon cœur, bonjour...

MASCARILLE - La réplique est soudaine.
Quel homme brusque!

ALBERT - Encor ?

MASCARILLE - Vous n'avez pas ouï, - Monsieur.

ALBERT - Ne m'as-tu pas donné le bonjour ?

MASCARILLE - Oui.

ALBERT - Eh bien, bonjour, te dis-je.

MASCARILLE - Oui; mais je viens encore - Vous saluer au nom du seigneur Polydore.

ALBERT - Ha! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé
De me saluer ?

MASCARILLE - Oui.

ALBERT - Je lui suis obligé;
Va, que je lui souhaite une joie infinie.

MASCARILLE - Cet homme est ennemi de la cérémonie.
Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment:
Il voudrait vous prier d'une chose instamment.

ALBERT - Hé bien! quand il voudra je suis à son service.

MASCARILLE - Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse.
Il souhaite un moment pour vous entretenir
D'une affaire importante, et doit ici venir.

ALBERT - Hé? quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige
À me vouloir parler ?

MASCARILLE - Un grand secret, vous dis-je, - Qu'il vient de découvrir en ce même moment,
Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement.
Voilà mon ambassade.

SCÈNE III

ALBERT - Oh! juste Ciel, je tremble! - Car enfin nous avons peu de commerce ensemble.
Quelque tempête va renverser mes desseins,
Et ce secret sans doute est celui que je crains.
L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle,
Et voilà sur ma vie une tache éternelle;
Ma fourbe est découverte. Oh! que la vérité - Se peut cacher longtemps avec difficulté!
Et qu'il eût mieux valu, pour moi, pour mon estime,
Suivre les mouvements d'une peur légitime,
Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois,
De rendre à Polydore un bien que je lui dois, - De prévenir l'éclat où ce coup-ci m'expose,
Et faire qu'en douceur passât toute la chose.
Mais, hélas! c'en est fait, il n'est plus de saison,
Et ce bien par la fraude entré dans ma maison
N'en sera point tiré, que dans cette sortie - Il n'entraîne du mien la meilleure partie.

SCÈNE IV

ALBERT, POLYDORE.

POLYDORE - S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien!
Puisse cette action se terminer à bien:
Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père
Et la grande richesse, et la juste colère.
Mais je l'aperçois seul.

ALBERT - Dieu! Polydore vient!

POLYDORE - Je tremble à l'aborder.

ALBERT - La crainte me retient.

POLYDORE - Par où lui débuter ?

ALBERT - Quel sera mon langage ?

POLYDORE - Son âme est toute émue.

ALBERT - Il change de visage.

POLYDORE - Je vois, Seigneur Albert, au trouble de vos yeux - Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux.

ALBERT - Hélas! oui.

POLYDORE - La nouvelle a droit de vous surprendre, - Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre.

ALBERT - J'en dois rougir de honte, et de confusion.

POLYDORE - Je trouve condamnable une telle action, - Et je ne prétends point excuser le coupable.

ALBERT - Dieu fait miséricorde au pécheur misérable.

POLYDORE - C'est ce qui doit par vous être considéré.

ALBERT - Il faut être chrétien.

POLYDORE - Il est très assuré.

ALBERT - Grâce, au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore.

POLYDORE - Eh! c'est moi qui de vous présentement l'implore.

ALBERT - Afin de l'obtenir je me jette à genoux.

POLYDORE - Je dois en cet état être plutôt que vous.

ALBERT - Prenez quelque pitié de ma triste aventure.

POLYDORE - Je suis le suppliant dans une telle injure.

ALBERT - Vous me fendez le cœur avec cette bonté.

POLYDORE - Vous me rendez confus de tant d'humilité.

ALBERT - Pardon, encore un coup.

POLYDORE - Hélas! pardon vous-même.

ALBERT - J'ai de cette action une douleur extrême.

POLYDORE - Et moi, j'en suis touché de même au dernier point.

ALBERT - J'ose vous convier qu'elle n'éclate point.

POLYDORE - Hélas! Seigneur Albert, je ne veux autre chose.

ALBERT - Conservons mon honneur.

POLYDORE - Hé! oui, je m'y dispose.

ALBERT - Quant au bien qu'il faudra, vous-même en résoudrez.

POLYDORE - Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez: - De tous ces intérêts je vous ferai le maître,
Et je suis trop content si vous le pouvez être.

ALBERT - Ha! quel homme de Dieu! quel excès de douceur!

POLYDORE - Quelle douceur, vous-même, après un tel malheur!

ALBERT - Que puissiez-vous avoir toutes choses prospères!

POLYDORE - Le bon Dieu vous maintienne!

ALBERT - Embrassons-nous en frères.

POLYDORE - J'y consens de grand cœur, et me réjouis fort
Que tout soit terminé par un heureux accord.

ALBERT - J'en rends grâces au Ciel.

POLYDORE - Il ne vous faut rien feindre, - Votre ressentiment me donnait lieu de craindre;
Et Lucile tombée en faute avec mon fils,
Comme on vous voit puissant, et de biens, et d'amis...

ALBERT - Heu? que parlez-vous là de faute, et de Lucile ?

POLYDORE - Soit; ne commençons point un discours inutile:
Je veux bien que mon fils y trempe grandement, - Même, si cela fait à votre allégement,
J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute;
Que votre fille avait une vertu trop haute,
Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur,
Sans l'incitation d'un méchant suborneur;
Que le traître a séduit sa pudeur innocente,
Et de votre conduite ainsi détruit l'attente;
Puisque la chose est faite, et que selon mes vœux,
Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux,
Ne ramentevons rien, et réparons l'offense - Par la solennité d'une heureuse alliance.

ALBERT - Oh! Dieu, quelle méprise! et qu'est-ce qu'il m'apprend ?
Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand:
Dans ces divers transports je ne sais que répondre,
Et, si je dis un mot, j'ai peur de me confondre.

POLYDORE - À quoi pensez-vous là, Seigneur Albert ?

ALBERT - À rien: - Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien:
Un mal subit me prend qui veut que je vous laisse.

SCÈNE V

POLYDORE - Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse.
À quoi que sa raison l'eût déjà disposé, - Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé.
L'image de l'affront lui revient, et sa fuite
Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite.
Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit.
Il faut qu'un peu de temps remette son esprit: - La douleur trop contrainte aisément se redouble.
Voici mon jeune fou d'où nous vient tout ce trouble.

SCÈNE VI

POLYDORE, VALÈRE.

POLYDORE - Enfin, le beau mignon, vos bons déportements
Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments.
Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, - Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.

VALÈRE - Que fais-je tous les jours qui soit si criminel ?
En quoi mériter tant le courroux paternel ?

POLYDORE - Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible,
D'accuser un enfant si sage et si paisible.
Las! il vit comme un saint, et dedans la maison
Du matin jusqu'au soir il est en oraison.
Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature,
Et fait du jour la nuit, oh! la grande imposture!
Qu'il n'a considéré père, ni parenté - En vingt occasions, horrible fausseté!
Que, de fraiche mémoire, un furtif hyménée
À la fille d'Albert a joint sa destinée,
Sans craindre de la suite un désordre puissant,
On le prend pour un autre, et le pauvre innocent - Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire!
Ha! chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre,
Te croiras-tu toujours? et ne pourrai-je pas,
Te voir être une fois sage avant mon trépas?

VALÈRE, seul.
D'où peut venir ce coup ? mon âme embarrassée - Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée:
Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu;
Il faur user d'adresse, et me contraindre un peu
Dans ce juste courroux.

SCÈNE VII

MASCARILLE, VALÈRE.

VALÈRE - Mascarille, mon père - Que je viens de trouver sait toute notre affaire.

MASCARILLE - Il la sait ?

VALÈRE - Oui.

MASCARILLE - D'où, diantre, a-t-il pu la savoir ?

VALÈRE - Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir;
Mais enfin d'un succès cette affaire est suivie
Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie.
Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux;
Il excuse ma faute, il approuve mes feux,
Et je voudrais savoir qui peut être capable
D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable.
Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçois.

MASCARILLE - Et que me diriez-vous, Monsieur, si c'était moi - Qui vous eût procuré cette heureuse fortune ?

VALÈRE - Bon, bon, tu voudrais bien ici m'en donner d'une.

MASCARILLE - C'est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait,
Et qui vous ai produit ce favorable effet.

VALÈRE - Mais, là, sans te railler ?

MASCARILLE - Que le diable m'emporte, - Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte.

VALÈRE - Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement
Tu m'en vas recevoir le juste payement.

MASCARILLE - Ha! Monsieur, qu'est-ce ci ? Je défends l